Bâtisseurs invisibles de la baie de Bangkok

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Homme tatoué assis devant son habitation dans un camp de travailleurs immigrés en Thaïlande - Christophe MOEC
Un travailleur immigré après sa journée de labeur devant son unité d’habitation en tôle ondulée.

"Bâtisseurs invisibles" en argentique noir et blanc

Série réalisée sur la côte est du golfe de Thaïlande. Le Royaume de Thaïlande est fortement dépendant des travailleurs migrants pour alimenter sa croissance face au vieillissement de sa population, mais également pour combler la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs comme celui de la construction. Celui-ci occupe une place stratégique car il contribue à la vitalité de l’industrie du tourisme (12 % du PIB en 2024, contre 19 % en 2019).

On estime à environ 5 millions le nombre de travailleurs étrangers en Thaïlande. La moitié, soit 2,5 millions, peuvent être considérés comme des migrants expatriés en situation irrégulière, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). La plupart des migrants provient du Cambodge, du Laos et du Myanmar (depuis le coup d’État de la junte militaire du 1er février 2021, il y aurait plus de 2 millions de migrants en provenance de ce pays selon les indications de l’ambassade de Birmanie).

L’expansion touristique implique donc un besoin massif de main d’œuvre étrangère bon marché pour bâtir des immeubles résidentiels et des hôtels à des prix compétitifs. Les appartements de luxe – appelés « condominiums » – sont vendus ou loués à de riches vacanciers ou expatriés dont la plupart ignorent que ceux-ci sont érigés par des immigrés souvent exploités. Les promoteurs ne tarissent pas d’arguments marketing pour séduire les clients en promettant notamment un style de vie luxueux et des placements rentables.

Pour les migrants, l’emploi en Thaïlande leur permet de maintenir un niveau de vie meilleur que celui dans leur pays d’origine et de faire vivre leur famille. De nombreux couples viennent travailler avec leurs enfants qui sont déscolarisés pendant toute la durée de la mission. Ces travailleurs déracinés vivent dans des camps de fortune une année ou plus. Ils vivent en marge de la ville et de toutes ses commodités, ils aperçoivent de loin à quoi ressemble le « luxury lifestyle ».

Les conditions de travail manquent souvent d’humanité́, mais également d’équité entre les hommes et les femmes qui perçoivent un salaire inférieur. Certaines entreprises du bâtiment exercent une pression sur les migrants en situation illégale afin de leur donner une rémunération inférieure à la moyenne nationale. Et la pression est encore plus grande pour les travailleurs birmans plus vulnérables du fait qu’ils subissent une dictature depuis 2021, leurs droits sont plus facilement violés. La Thaïlande octroie pourtant un grand nombre de permis de travail aux migrants, mais beaucoup d’employeurs renoncent à faire les démarches coûteuses et fastidieuses. Les ouvriers clandestins vivent ainsi dans l’angoisse permanente d’une descente de police.

Légendes photo

Photo 1 : Vue panoramique prise du haut d’un immeuble en construction.

Photo 2 : Projet de construction à l’abandon suite à un litige sur le permis de construire, le promoteur immobilier a été un peu trop gourmand sur la hauteur du bâtiment de 53 étages.

Photo 3 : Regroupement de travailleurs à l’aube sur un terrain vague à proximité d’un campement, les ouvriers se tiennent prêts à partir en camion sur un chantier. La plupart des ouvriers travaillent 6 jours sur 7 par une chaleur torride, mais certains ne prennent pas de repos pour gagner plus.

Photo 4 : Ouvrière birmane à l’arrière d’un camion à l’aube avec ses rations d’eau et de nourriture pour la journée. Elle regarde avec envie les commodités de la ville.

Photo 5 : Un maçon travaille sur la façade d’un immeuble en construction à plusieurs mètres du sol. L’homme n’a pas le vertige. Il n’a pas le droit à l’erreur car il n’y a aucun garde-corps et il n’est pas non plus attaché, ni assuré.

Photo 6 : Femme sur une nacelle suspendue à plusieurs mètres de hauteur. Sa tâche consiste à distribuer le béton entre les étages de l’immeuble en construction. Elle est attachée par une corde et son corps est intégralement protégé du soleil. Le salaire journalier sur ce chantier est de 240-260 baths pour les femmes et 300-400 baths pour les hommes selon l’expérience. La femme effectue ici un travail dangereux et pénible, pourtant elle percevra un salaire inférieur à celui d’un homme.

Photo 7 : Vue à travers les vitres encore sales d’un immeuble en construction dans une commune qui n’échappe pas à l’urbanisation et à la gentrification.

Photo 8 : Dessin obscène d’un ouvrier sur le mur d’un condo en construction. L’inscription signifie quelque chose comme « donne-moi encore, baise-moi 4 fois ». Certains travailleurs ont laissé leur femme dans leur pays, ou alors ils sont tout simplement célibataires et ils vivent la mission presque comme des sous-mariniers.

Photo 9 : Quatre travailleurs et travailleuses pendant la pause déjeuner. Court répit d’une journée qui débute vers 6h-6h30 du matin et s’achève vers 16h30-17h sur ce chantier.

Photo 10 : Une paire de chaussures abandonnées à l’intérieur d’un campement, au moment où les ouvriers et les ouvrières rentrent du chantier.

Photo 11 : Un ouvrier rentre du travail et passe ici devant les unités d’habitation 8 et 9 en tôle ondulée du campement de fortune où il vit. Il se dirige vers le bassin d’eau qui fait office de « sanitaires ». L’eau stagnante et la boue sont fréquentes en l’absence de caniveau et de système de gestion des eaux usées et fluviales, notamment à la saison des pluies.

Photo 12 : Couple vue d’en haut à l’intérieur d’un camp de fortune pour travailleurs dans le secteur de la construction. Ils préparent du poisson au barbecue pour le dîner.

Photo 13 : Un ouvrier enjambe le corridor qui sépare les deux étages supérieurs d’un camp de travailleurs. Certains camps comme celui-ci peuvent compter plus d’une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants. En l’absence d’eau courante, les sceaux du chantier sont recyclés pour transporter l’eau, la vaisselle, les déchets ou le linge.

Photo 14 : Bébé birman assis sur une chaise rafistolée qui vit avec ses parents. Il a probablement passé plus de jours de sa jeune vie dans ce camp de fortune que dans son pays d’origine.

Photo 15 : Un homme souffle après sa journée de travail. Il est assis devant son unité d’habitation en tôle ondulée dans un camp de fortune. Il fume après son repas.

Photo 16 : Deux hommes se lavent côte à côte après leur journée de travail dans un camp de fortune. Les ouvriers viennent y puiser l’eau pour cuisiner ou pour se laver, mais ils ne peuvent jamais être totalement dévêtus car les hommes, les femmes et les enfants sont mélangés. C’est pourquoi les hommes gardent le slip et les femmes sont obligées de porter un pareo de bain pendant les ablutions.

Photo 17 : C’est le jour de la paie et l’homme à la casquette offre sa tournée de Whisky aux camarades du camp.

Photo 18 : Pêcheur cambodgien en grande concentration. L’homme est à l’affût de poissons piégés dans cette mare proche du camp à la faveur d’une décrue suite à une pluie torrentielle.

Photo 19 : Le pêcheur a pris un poisson d’environ 50 centimètres. Le poisson après avoir été capturé est maintenu afin de lui passer un fil entre ses branchies et sa bouche pour mieux le transporter.

Photo 20 et 21 : Des ouvriers se coupent les cheveux pendant leur journée de repos.

Photo 22 et 23 : Un ouvrier endormi vers 6h30 du matin, dans le camion qui l’emmène au chantier de construction. Puis le même ouvrier le soir dans un camp de fortune, en train de fumer une cigarette de tabac à rouler après sa longue journée de travail.

Photo 24 : Deux petites cambodgiennes à l’intérieur de leur unité d’habitation d’un campement de fortune. La famille doit vivre ici dans cinq mètres carrés tout au plus, sans aucun mobilier à l’exception de ce hamac qui fait le bonheur de la petite fille.

Photo 25 : Une jeune birmane, non scolarisée et déracinée, qui vit avec ses parents dans un camp, joue avec son pot à bulles.

Photo 26 : Un ouvrier cambodgien est muni d’un lance-pierre artisanal en bois. La chasse aux petits animaux est un bon moyen de faire des économies sur les dépenses alimentaires, mais l’instrument peut servir également d’arme quand il y a des affrontements avec des gangs issus d’autres camps.

Photo 27 : Cueilleur birman qui tient des lotus sauvages fraîchement cueillis. Dotées de propriétés médicinales, tout est comestible dans le lotus sacré. Il a récolté ces fleurs après sa journée de travail, cette cueillette constitue pour lui une économie substantielle.

Photo 28 : Un couple de travailleurs à l’heure du dîner dans leur unité d’habitation. Aucun mobilier mis à part un précieux ventilateur, très utile contre la moiteur tropicale et les moustiques.

Photo 29 : Étal à proximité d’un campement de fortune d’ouvriers avec des têtes de cochons découpées (les prix sont en bath : 80 centimes d’euro la petite et à peine plus de 2 euros la grosse).

Photo 30 : Une ouvrière est en train de cuisiner pour le souper une tête de cochon devant son unité d’habitation.

Photo 31 : Ouvrière dans son unité d’habitation dans un campement de fortune. Elle a affiché sur l’une des parois en tôle les photos publicitaires des condos finalisés destinés à la vente. Est-elle fière de participer par son travail à de tels projets luxueux en faisant vivre sa famille, ou bien est-elle meurtrie par la conscience qu’elle ne pourra jamais habiter un tel logement, même après une vie de sacrifice ?

Photo 32 : Salon / salle à manger d’un appartement témoin finalisé à des fins marketing. Des visites sont permises sous certaines conditions pour les prospects et les investisseurs qui le souhaitent. Le contraste est saisissant avec les conditions d’hébergement des personnes qui réalisent ces logements.

Photo 33 : Immeuble tout juste finalisé en bordure de plage. De larges pancartes promettent aux clients des prix compétitifs (premiers prix à 160.000 euros) et des rendements records aux investisseurs (14 %).

Photo 34 : Projet immobilier comprenant plusieurs bâtiments et un parc aquatique. Le chantier est à peine achevé que l’on peut déjà voir un couple de vacanciers commencer à en jouir : l’homme est allongé sur le ventre au soleil et la femme joue dans l’eau avec son enfant.

Photo 35 : Baie donnant sur le golfe de Thaïlande.