Bâtisseurs invisibles de Pattaya

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Paire de chaussures usées et abandonnées dans un camp de travailleurs en Thaïlande - Christophe MOEC

"Bâtisseurs invisibles de Pattaya" en argentique noir et blanc

Série issue d’un reportage sur les birmans et les cambodgiens venus travailler dans le secteur du bâtiment à Pattaya, en Thaïlande. Myanmar et le Cambodge figurent parmi les pays les plus pauvres d’Asie du Sud-Est en termes de PIB par habitant. Le marché immobilier en Thaïlande est en plein essor attirant des investisseurs et des vacanciers du monde entier.

Située à 150 kilomètres au sud de Bangkok sur la côte Est du golfe de Thaïlande, la ville de Pattaya est l’une des destinations les plus prisées au monde, elle arrive devant Prague, Barcelone, Miami ou bien encore Las Vegas en nombre de touristes par an (juste après Tokyo). L’agglomération de Pattaya s’est d’abord développée sur fond de tourisme sexuel après la seconde guerre mondiale, mais la province de Chonburi a su profiter de cette « aubaine » économique pour s’imposer progressivement grâce à ses plages, son offre de loisirs et d’infrastructures, comme une des premières stations balnéaires d’Asie du sud-est au sens traditionnel du terme. L’expansion touristique a engendré une bulle immobilière faisant appel à l’exploitation massive de la main d’œuvre étrangère bon marché des pays frontaliers pour bâtir des immeubles résidentiels à des prix compétitifs. Les appartements de luxe – appelés « condominiums » – sont vendus ou loués à de riches étrangers dont la plupart ignorent que ceux-ci sont érigés par des immigrés exploités. Les promoteurs ne tarissent pas d’arguments marketing pour séduire les clients en promettant notamment un style de vie luxueux.

Mon reportage dépeint le quotidien de ces travailleurs courageux et déracinés qui vivent dans des camps de fortune quelques mois, voire une année ou parfois plus. Ils vivent en marge de la ville et de toutes ses commodités, le « luxury lifestyle » ils l’aperçoivent juste le temps du trajet en camion entre le campement et les chantiers. Ils travaillent six jours sur sept par une chaleur torride (entre 35 et 40°C). Quand ils rentrent du travail, ils se lavent sans intimité autour de grands bassins d’eau approvisionnés par camion-citerne. Ils achètent leurs aliments et leur eau potable auprès de vendeurs à proximité du camp ou à l’intérieur du camp. Certains travailleurs pêchent ou chassent pour économiser un peu plus d’argent. Les promoteurs font payer à leurs salariés l’électricité et l’hébergement constitué de tôles (les WC collectifs débordent souvent en l’absence de raccordement au tout-à-l’égout). De nombreuses familles viennent travailler avec leurs enfants qui sont déscolarisés pendant le temps que dure la mission. Certains travailleurs consomment de l’alcool, seul moment de détente avec le volley ou le foot les jours de repos. De la drogue circule également et donne lieu à des rivalités entre les campements et des règlements de compte sur fond de trafic.

Cette série donne ainsi à voir une autre réalité sur cette ancienne ville de pêcheurs de la baie de Bangkok devenue « capitale du sexe », puis station balnéaire urbanisée et tendance. De nombreux travailleurs n’ont pas d’expérience dans le secteur du bâtiment, or les constructions répondent bien aux normes en vigueur. Il y a donc un savoir-faire dans la conduite des travaux, même si les conditions de travail manquent d’humanité et d’équité entre les hommes et les femmes qui perçoivent un salaire inférieur.