Lagos City

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Homme souffrant d'une grave infection du pied à Lagos au Nigeria - Christophe MOEC
Un homme sans ressources avec une plaie nécrotique au pied à Lagos, au Nigeria.

"Lagos City" en argentique noir et blanc

Série réalisée à Lagos, capitale économique du Nigeria, pays d’Afrique de l’Ouest situé dans le golfe de Guinée. Lagos est la plus grande mégapole d’Afrique avec plus de 22 millions d’habitants et un taux de croissance démographique parmi les plus forts au monde. Des prévisions estiment que la ville deviendra la plus peuplée du monde d’ici 2 100 avec plus de 88 millions d’habitants. La ville est tentaculaire, mais on distingue historiquement deux grandes zones géographiques : « Lagos Island » (l’île) et « Lagos Mainland » (le continent). Sur l’île – qui est en réalité une longue presqu’île – se trouve la partie la plus huppée avec des hauts bâtiments, des résidences de luxe, les centres gouvernementaux et d’affaires. Mes photos ont été prises essentiellement à Lagos Mainland, autrement dit dans la partie plus cosmopolite et défavorisée, réputée pour son développement urbain incontrôlable.

Lagos est une ville bouillonnante où règne un grand désordre. De fait, l’État semble impuissant à faire respecter les normes de vie sociales qui président pourtant à la vie en communauté d’une ville XXL, d’où ce sentiment d’anarchie ambiant. Sous l’effet du boom pétrolier de 1973 à 1982, Lagos a connu une accélération de son urbanisation et de son extension géographique, mais la corruption endémique a empêché un investissement public équivalent. Dans ce contexte, dépassé par l’étalement urbain effréné, l’État est incapable de répondre aux besoins structurels et organisationnels des citoyens : logement, routes, transport, services d’eau courante et d’électricité, gestion des déchets et des eaux pluviales, système éducatif et de santé, etc. Il en résulte un accroissement des inégalités, une fragmentation sociale et de l’insécurité.

Cette défaillance de l’État de Lagos laisse ainsi tout le champ libre au secteur informel pour se déployer. La part de l’économie qui échappe à toute régulation de l’État au Nigeria est l’une des plus élevées d’Afrique, elle représenterait les trois quarts du PNB non-pétrolier. Or cette activité informelle s’opère principalement dans l’espace public devenu un lieu d’échange et une zone d’activité intense. Lagos regorge en effet de petits métiers insolites qui rendent ses rues si tumultueuses. Vivre dans les quartiers populaires à Lagos est un combat de chaque instant, pour survivre il faut être débrouillard et un brin roublard. Mes photos s’attachent à montrer avec réalisme la vie quotidienne de la majorité des habitants de Lagos, une ville à la fois trépidante et cruelle, théâtre de nombreuses opportunités et de galères.

Lagos présente également plusieurs zones d’habitation improbables, comme le bidonville de Makoko érigé sur la lagune, ou celui d’Olushosun au beau milieu d’un des plus grands dépôts d’ordures du monde. Paradoxalement, les activités économiques illicites et les zones d’habitations illégales qui participent au chaos de l’agglomération, viennent aussi combler un État déficient qui en est la cause, une sorte de serpent qui se mord la queue. Pourtant des projets de planification urbaine existent, comme l’aménagement de l’île artificielle « Eko Atlantic » à Victoria Island, mais ces nouvelles infrastructures ressemblent à des ghettos pour riches dans une volonté de transformer Lagos sur le modèle de Dubaï. D’ailleurs, une partie de ces nouveaux logements demeure vacante car les prix sont inaccessibles au plus grand nombre.

Une série issue de mes photos prises à Lagos a obtenu la première place du Prix international MonoVisionsBlack & White Street Photography Series of the year 2025.

Découvrez la série Makoko en argentique noir et blanc.

Légendes photo

Photo 1 : Deux jeunes cavaliers passent sur un cheval impétueux dans le quartier trépidant de Yaba, en centre-ville de Lagos Mainland !

Photo 2 : Récupérateur itinérant d’objets usagés et recyclables dans le quartier d’Ikeja. Il marche en agitant son outil artisanal cylindrique au son métallique pour signaler sa présence à la recherche de bonnes affaires.

Photo 3 : Un enfant du quartier de Makoko manoeuvre une pirogue sous une fine ondée contre un peu d’argent. C’est un métier pour de nombreux résidents du plus grand bidonville flottant du monde (souvent surnommé le « Venise de Lagos »).

Photo 4 : Deux soeurs de Makoko en habits du dimanche pour assister à la messe. Makoko est le plus grand bidonville flottant au monde, cependant ces deux élégantes fillettes appartiennent à l’une des communautés qui vit sur la terre ferme.

Photo 5 : Couturier itinérant dans le quartier d’Iganmu (Surulere). Il circule toute la journée dans les rues de Lagos avec sa machine à coudre sur l’épaule ou sur la tête à la recherche de clients ayant besoin d’une retouche rapide sur-mesure.

Photo 6 : Livreurs d’eau dans le quartier de Surulere. Les « Meruwas » fournissent de l’eau en porte-à-porte. Ce métier informel vient suppléer le système de distribution de l’État de Lagos défaillant. Or les problèmes d’accès à l’eau courante favorisent la transmission des maladies hydriques telles que la dysenterie, l’hépatite A et le choléra.

Photo 7 : Vieux générateur thermoélectrique diesel dans le quartier d’Opebi (Ikeja). Les pannes d’électricité sont fréquentes à Lagos en raison du réseau de transmission vétuste, ainsi plus de 90 % des entreprises et environ 30 à 50 % des foyers sont équipés de générateurs diesel comme source d’alimentation de secours.

Photo 8 : Vendeur à la sauvette de viande de boeuf dans le quartier de Yaba. Marchand sans autorisation officielle avec pour seul équipement un morceau de carton.

Photo 9 : Jeune marchande de poissons fumés et séchés « Eja Panla » (ou « Eja Kika ») sur le marché Ipodo dans le quartier d’Ikeja.

Photo 10 : Restauration de rue avec des plats faits maison dans le quartier de Yaba, cuisine sommaire à prix abordable.

Photo 11 : Rue commerçante du quartier de Yaba. En arrière-plan, on aperçoit une panneau publicitaire dont l’affiche d’une marque de cosmétique est déchirée (la ville est impitoyable même pour les gros annonceurs).

Photo 12 : Conducteurs de brouette dans le quartier de Surulere. Ces pousseurs attendent dans la rue et ils proposent leur services de manutention et déplacement de marchandises en tout genre (courses, bouteilles d’eau, objets volumineux ou lourds du type matériaux de construction, etc.).

Photo 13 : Cordonnier itinérant et cireur de chaussures dans le quartier de Yaba. Il porte un t-shirt TikTok, mais il ne possède pas de téléphone, son métier communément appelé « Aboki » lui rapporte trop peu d’argent. Il tient un siège artisanal en bois sur lequel il tape régulièrement avec un poinçon, le bruit sourd caractéristique signale sa présence.

Photo 14 : Vendeuse de noix africaines dans les embouteillages du quartier de Sabo-Yaba. Cette noix provient d’un arbuste endémique du pays, communément appelée « Asala » ou « Awusa » en langue Yoruba. Pour être consommé et décortiqué, le fruit doit être cuit dans de l’eau, raison pour laquelle on peut voir de la condensation dans les sachets.

Photo 15 : Moto-taxi dans le quartier de Yaba. « Okada » est le nom couramment utilisé pour désigner ces pilotes que le gouvernement de l‘État de Lagos a interdit d’exercer en raison d’un nombre effrayant d’accidents mortels sur les routes. Il risque de la prison et de voir sa moto confisquée, mais il outrepasse la loi allègrement.

Photo 16 : Récupérateur informel d’emballages plastiques dans le quartier d’Ojota. L’homme doit amasser chaque jour dix kilos de détritus pour gagner juste de quoi survivre, l’équivalent de 300 bouteilles de 500 ml. Il porte une fausse chemisette Gucci, il lui faudrait près de deux années et demie de salaire complet pour se l’offrir.

Photo 17 : Coiffeur de rue ambulant en train d’effectuer une coupe simple à l’aide d’une tondeuse à cheveux sans fil rechargeable dans le quartier d’Allen (Ikeja).

Photo 18 : Récupérateur de déchets en métal dans la ville d’Epe muni d’un aimant. Son métier est difficile car un kilo d’acier recyclé vaut environ 400 nairas (soit 0,25 centimes d’euro), or ce prix n’est pas celui auquel il vend au ferrailleur local qui doit faire sa marge.

Photo 19 : Réparateur de parasols en train de fumer une cigarette artisanale dans le quartier d’Opebi. Un marché de niche, mais dans une mégapole de plus de 22 millions d’habitants où il y a beaucoup de vendeurs dans les rues qui utilisent des parasols.

Photo 20 : Homme nu au regard absent dans une rue agitée du quartier d’Ikeja. Il a complètement perdu le contact avec la réalité, il souffre de troubles psychotiques aiguës suite à une prise toxique hallucinogène. Ironie du sort, ce quartier industriel compte notamment de nombreuses usines de textile.

Photo 21 : Balayeur de rue informel muni d’un petit balai africain confectionné à base de fibres du Raphia dans le quartier de Surulere. L’homme a perdu l’usage de ses jambes, il nettoie ici les escaliers d’une passerelle routière en espérant ainsi obtenir quelques nairas des passants.

Photo 22 : Pissotière improvisée dans le quartier de Yaba. La plus grande ville d’Afrique ne possède pas d’urinoirs collectifs. Ainsi, satisfaire ses besoins naturels dans la rue n’est pas considéré comme un geste incivique, c’est juste la norme.

Photo 23 : Pédicure de rue dans le quartier d’Ikeja. Les autorités ne voient pas ces travailleurs d’un bon oeil, ils les accusent même de transmettre des maladies graves comme le VIH, sans toutefois apporter de preuves. Il est vrai que les moyens de stérilisation sont souvent très sommaires, dans el meilleur des cas un briquet ou de l’eau savonneuse.

Photo 24 : Ramasseur de déchets à Olushosun, l’un des plus grands dépôts d’ordures du monde dans le quartier d’Ojota. Le site engendre de sérieux problèmes environnementaux : pollution atmosphérique à cause de l’incinération et du retraitement chimique de certains déchets, contamination des eaux souterraines par infiltration, et présence de rayonnement radioactif.

Photo 25 : Autoportrait sur les hauteurs d’une colline d’ordures de la décharge Olushosun à Ojota. Le site s’étend sur 45 hectares, il reçoit environ 13 000 tonnes de déchets par jour, notamment des déchets électroniques en provenance de porte-conteneurs acheminés illégalement. Des milliers de personnes vivent dans cette décharge.

Photo 26 : Groupe d’écoliers à l’intérieur d’une voiture citadine qui ramène une dizaine d’enfants de l’école dans la ville d’Epe. Un covoiturage scolaire qui vient palier l’absence de transport public. Epe se situe à l’est de Lagos, au nord de la lagune de Lekki.

Photo 27 : Enfant à l’air songeur pendant l’office religieux dans une petite église protestante, dans un quartier du bidonville de Makoko situé sur la terre ferme.

Photo 28 : Trois hommes attachés à un poteau en acier par une chaîne au pied dans un quartier situé sur la terre ferme de Makoko. Ces trois hommes souffrent de troubles mentaux, leur handicap les rend inadaptés pour la vie en communauté ou dangereux pour eux-mêmes, or en l’absence d’accès à un service de soin adéquat ils sont donc maintenus en captivité.

Photo 29 : Statue de Fela Kuti dans le quartier d’Allen (Ikeja), musicien nigerian inventeur de l’afrobeat dans les années 70, décédé à Lagos en 1997. Il a eu de gros contentieux avec le gouvernement nigerian de l’époque (une dictature militaire). Ironie du sort, le gouverneur de l’État de Lagos a demandé qu’elle soit retirée de l’avenue Allen afin de faciliter la circulation environnante.

Photo 30 : Jeune homme en grande détresse dans une rue du quartier de Yaba. Son pied droit est gonflé en état de putréfaction avancé, sa peau craquèle autour de sa plaie car ses tissus ne sont plus irrigués par le sang. Il est démuni et esseulé dans cette mégapole de plus de 22 millions d’habitants, il attend sans solution à l’ombre de son parapluie comme un talisman.