Makoko
"Makoko" en argentique noir et blanc
Série réalisée à Lagos, capitale économique du Nigeria, pays d’Afrique de l’Ouest situé dans le golfe de Guinée. Lagos est la plus grande mégapole d’Afrique avec plus de 22 millions d’habitants et un taux de croissance démographique parmi les plus forts au monde. La surpopulation est un enjeu déconcertant pour Lagos car les prévisions estiment que la ville deviendra la plus peuplée du monde d’ici 2 100 avec plus de 88 millions d’habitants. La ville est tentaculaire, mais on distingue historiquement deux grandes zones géographiques : « Lagos Island » (l’île) qui est en réalité une presqu’île où se trouve la partie la plus huppée avec des hauts bâtiments, des résidences de luxe, les centres gouvernementaux et d’affaires ; et « Lagos Mainland » (le continent) la zone populaire et plus défavorisée réputée pour son développement urbain incontrôlable, dont fait partie Makoko.
Makoko est un bidonville issu d’un ancien village de pêcheurs venus du Bénin au 19e siècle. La pression démographique a poussé les habitants à s’installer progressivement dans des maisons sur pilotis sur la lagune de Lagos Mainland. Le bidonville est souvent surnommé le « Venise de Lagos » (ou « Venise de l’Afrique »), mais la municipalité cherche à détruire ces habitations précaires et insalubres où vivent près de 300 000 personnes réparties en six communautés. Car les autorités rêvent de transformer Lagos en « Dubaï de l’Afrique », en témoigne l’aménagement de l’île artificielle « Eko Atlantic » à Victoria Island. Environ la moitié de la population de l’État de Lagos vit dans des bidonvilles, selon le professeur Timothy Nubi de l’Université de Lagos. L’État est donc dépassé par l’étalement urbain effréné, incapable de répondre aux besoins structurels et organisationnels des citoyens. Il en résulte une marginalisation croissante des pauvres et un accroissement des inégalités.
Les promoteurs immobiliers convoitent depuis longtemps les terrains de Makoko et ses environs qui jouissent d’une position stratégique étant situés près du pont « Third Mainland Bridge », avec un accès facile aux deux versants de la ville. Or la majorité des résidents ne possède pas de titre de propriété, alors que leur terrain ne cesse de prendre de la valeur sous l’effet de l’urbanisation. Ainsi, des expulsions forcées ont eu lieu à plusieurs reprises, notamment en avril 2005 (3 000 personnes de la communauté d’Ebute Metta sur la terre ferme en vue d’un programme de rénovation) et en juillet 2012 (3 000 personnes de la communauté d’Iwaya vivant sur l’eau sous le prétexte de la proximité avec les lignes électriques). Aménagements urbains ou expropriations à visées néolibérales (« urbicide ») ?
Plus récemment, une nouvelle opération coup de poing d’une plus grande ampleur s’est déroulée sur plusieurs jours entre le 23 décembre 2025 et janvier 2026, concernant les communautés du front de mer, d’Iwaya à Oko-Baba pourtant située loin des lignes électriques. Maisons sur pilotis, mais aussi écoles, lieux de culte et dispensaires ont été rasés à l’aide de bulldozers, avec recours à du gaz lacrymogène pour chasser les irréductibles. Plus de 10 000 personnes se sont retrouvées sans logement du jour au lendemain sans préavis, sans indemnisation, ni solution de relogement. Et les opérations qui ne respectent pas les droits humains ont pris une tournure macabre avec le décès de trois bébés et deux mères de famille. Il semblerait qu’un projet immobilier soit imminent car l’État de Lagos a quasiment démoli l’intégralité du bidonville « Makoko Waterfront ».
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Une série issue de mes photos prises à Lagos a obtenu la première place du Prix international MonoVisions – Black & White Street Photography Series of the year 2025.


















Légendes photo
Photo 1 : Un enfant de Makoko manoeuvre une pirogue sous une fine ondée contre un peu d’argent. C’est un métier pour de nombreux résidents du plus grand bidonville flottant du monde (souvent surnommé le « Venise de Lagos »).
Photo 2 : Canoë de la communauté vivant sur l’eau de Makoko. La circulation au sein du village sur la lagune requiert une embarcation, celles-ci sont tellement précieuses et nombreuses que chaque propriétaire grave son nom sur la coque en bois. L’homme debout au premier plan qui est le propriétaire s’appelle donc « Owhe ».
Photo 3 : Enfant qui navigue à l’aide d’un réfrigérateur vétuste dans le bidonville flottant de Makoko. Cette scène de joie éphémère est aussi une métaphore d’une vie précaire et d’un naufrage collectif pour toute cette communauté vouée à disparaître sous la pression de divers projets immobiliers.
Photo 4 : Habitation de Makoko sur trois niveaux. La maison construite sur l’eau n’est pas érigée seulement sur pilotis, elle possède un remblai de terre qui lui permet d’avoir plus de stabilité et de confort. La scène est un véritable tableau : un adolescent urine à gauche, une femme se lave au premier plan, des hommes s’alimentent…
Photo 5 : Service de plats cuisinés à domicile dans le bidonville flottant de Makoko. La femme vêtue d’une casquette « Gucci » vend ses repas sur une barque. Ses clients sont deux enfants affamés dont l’un joue au caïd en faisant le geste du pistolet avec la main.
Photo 6 : Salle de classe sur pilotis. Les élèves doivent se rendre à l’école en prenant une embarcation. Au Nigeria, l’accès à l’éducation n’est pas évidente, notamment pour les groupes marginalisés (nomades, pêcheurs ou les habitants des bidonvilles). Le taux d’alphabétisation du pays est d’environ 60 % (70 % pour les hommes et 50 % pour les femmes), et les pourcentages d’abandon sont élevés en raison notamment de problèmes économiques.
Photo 7 : Un enfant de Makoko se tient à la porte d’une habitation sur pilotis où il participe à la fabrication de farine. Tout son corps est recouvert de poudre blanchâtre.
Photo 8 : Une fillette circule sur une pirogue dans le quartier de Makoko surnommé « Venise de Lagos ».
Photo 9 : Vendeuse de rue de noix africaines qui vit à Makoko. Elle vend ses noix aux automobilistes dans les embouteillages. Cette noix provient d’un arbuste endémique du pays (« Tetracarpidium conophorum »), communément appelée « Asala » ou « Awusa » en langue Yoruba (ou bien encore « Ukpa » en langue Igbo).
Photo 10 : Vendeur itinérant de tiges de canne à sucre à mastiquer qui circule à l’aide d’une brouette. Il fait ici la sieste allongé sur le bas côté de la route à l’entrée du quartier de Makoko.
Photo 11 : Porte d’église en bois vétuste dans le quartier de Makoko sur la terre ferme, mais dans une zone d’habitation souvent boueuse et inondée… Pour circuler dans cet endroit précis, les habitants ont donc recyclé une vieille porte d’église posée sur des pierres et un pneu auto à fleur d’eau.
Photo 12 : Deux soeurs de Makoko en habits du dimanche pour assister à la messe. Makoko est le plus grand bidonville flottant au monde, cependant ces deux élégantes fillettes appartiennent à l’une des communautés qui vit sur la terre ferme.
Photo 13 : Adolescente vêtue d’un chapeau dans une église protestante pendant la prédication du Pasteur, ici en arrière-plan.
Photo 14 : Photographie pendant la messe dans une église protestante dans le quartier de Makoko. C’est la fin de la célébration évangélique, les fidèles communient dans un ultime moment de liesse collective. Au premier plan, un enfant l’air songeur agite une cloche à côté d’une bible en langue Igbo, en arrière-plan les fidèles chantent et dansent au rythme des djembés, un instrument de percussion d’Afrique de l’Ouest. Tous sont habillés de vêtements resplendissants.
Photo 15 : Deux enfants dans une église réformée de Makoko. Les enfants assistent à la messe du dimanche. Le garçon à gauche porte une belle chemise, il a une cicatrice fraîche au visage ; le garçon à droite tient une sucette, il porte une casquette de dessins animés.
Photo 16 et 17 : Personnes en situation de handicap mental enchaînées à Makoko. Leur handicap les rend inadaptés pour la vie en communauté ou dangereux pour eux-mêmes, or en l’absence d’accès à un service de soin adapté ils sont ainsi maintenus en captivité. L’accès aux soins est un problème pour cette frange de la population dans un pays où il n’y a pas de couverture santé et où la prise en charge des maladies mentales demeure encore archaïque. L’absence d’inclusion des patients atteints de troubles psychosociaux s’explique également par les croyances erronées sur l’origine de ces pathologies imputées à des esprits maléfiques ou des forces surnaturelles. Sans aucune occupation, le temps est interminable pour eux. Ainsi, l’enchaînement peut causer une détresse psychologique supplémentaire, surtout si cet état est prolongé plusieurs mois, voire davantage.
Photo 18 : Le village flottant « Makoko Waterfront » sous un ciel d’orage. Une métaphore de la vie précaire des habitants de ce bidonville et une vision prémonitoire de sa disparition sous la pression urbaine dans un contexte de gouvernance politique peu inclusive.