Kamagasaki : « On veut vivre ! »
Kamagasaki : « On veut vivre ! » en argentique noir et blanc
Série réalisée à Kamagasaki, un ghetto ouvrier situé à Osaka. La troisième ville du Japon a accueilli en 2025 (et pour la seconde fois de son histoire) l’Exposition universelle sous le thème « Concevoir la société du futur, imaginer notre vie de demain ». Ce quartier difficile aux allures de bidonville dévoile une facette méconnue de la quatrième puissance économique du monde, premier pays d’aide public au développement (pour les pays à revenu faible dont la liste est établie par l’OCDE).
La ville d’Osaka compte plus de 2,7 millions d’habitants répartis dans vingt-quatre arrondissements. Kamagasaki, ou Airin-chiku selon l’appellation officielle, est une petite zone située dans l’arrondissement de Nishinari-ku. Ce secteur est peuplé principalement de travailleurs journaliers venus de tout le pays après la Seconde Guerre mondiale. Cette main-d’œuvre a largement contribué à l’essor du pays par la construction du réseau ferroviaire (notamment le train à haute vitesse Shinkansen), du réseau routier et autoroutier, des grands bâtiments, mais aussi des centrales nucléaires (certains liquidateurs de la centrale de Fukushima sont issus de Kamagasaki).
Entre 1986 et 1990, le Japon a connu une bulle spéculative de grande ampleur. Lorsque la bulle a éclaté engendrant une crise économique, les travailleurs de Kamagasaki ont perdu leur emploi et ils sont devenus de plus en plus vulnérables car la récession a duré plus d’une dizaine d’années (période dite de « la décennie perdue »). Rapidement déchus de droits sociaux, les travailleurs de Kamagasaki se sont retrouvés à la rue sans aucune perspective. Dans le pays des samouraïs où la mort volontaire (« seppuku ») occupe une place unique dans la culture, le taux de suicide s’est accentué durant cette période sombre de l’histoire.
C’est pourquoi Kamagasaki est un quartier qui fait figure d’exception au Japon, car il porte en lui les stigmates profonds d’une crise ouvrière qui perdure à l’échelon local depuis les années 1990. En outre, la mafia est implantée dans les environs depuis près d’un siècle avec un groupe criminel (« Yakusas ») qui détient un vaste réseau de prostitution (« Red-Light district »), et un autre des casinos (« pachinko » et « pachislot »), or ces activités contribuent à figer le décor, à retarder le phénomène de gentrification dans ce secteur. Et avec l’inflation sur les prix du logement dans la métropole, ce quartier attire tous les laissés-pour-compte d’autres arrondissements pour qui la vie est devenue trop chère, formant ainsi une sorte de ghetto de nécessiteux.
Durant les années qui ont suivi l’éclatement de la bulle, les infortunés de Kamagasaki ne sont pas restés silencieux face aux autorités pour solliciter des mesures d’urgence et une prise en considération de leur situation. Toutes leurs revendications peuvent se résumer ainsi : « On veut vivre ! », autrement dit « nous voulons être autonomes pour survivre avec un minimum de dignité ». Malgré la pression des différents mouvements sociaux allant parfois jusqu’aux émeutes, l’administration nippone s’est montrée inflexible à leur sort. Quand l’État a pris conscience du nombre croissant de sans-abris qui mouraient de manière honteuse, il a commencé à réagir. Certains citoyens en situation de grande précarité ont pu alors bénéficier d’une allocation logement, d’autres ont obtenu un petit boulot comme le nettoyage des rues insalubres.
L’aide des pouvoirs publics demeure cependant insuffisante. Des associations interviennent à Kamagasaki avec notamment la distribution de repas. Un Centre catholique, avec des sœurs venues du monde entier, met à disposition une cuisine en libre-service, une salle de jeux, une salle de projection de films, et propose des soins gratuits certains jours comme dans un dispensaire. Les sœurs tissent des liens étroits avec les plus démunis. Certains confient la gestion de leur allocation aux religieuses compte tenu de leur addiction au jeu et à l’alcool. Une pièce fait également office de columbarium où les cendres des défunts sont conservées.
D’après la sœur Ayako, éprise de Bernadette Soubirous depuis son enfance, active à Kamagasaki depuis plusieurs années : « Aujourd’hui la situation s’améliore dans ce quartier même si c’est toujours compliqué quand certains sont ivres. Il y a de moins en moins de personnes dehors, notamment grâce à l’allocation logement et à l’offre d’hébergements pas chers. Mais il y a eu un effet pervers, les touristes ont commencé à venir attirés par les tarifs avantageux, c’est pourquoi certains sont désormais interdits aux étrangers. La situation s’améliore aussi car les exclus sont vieillissants et ils disparaissent progressivement. Il y a des centaines de décès par an. Souvent, ils n’ont plus de famille où leurs proches n’ont aucun moyen de les contacter. Nous gardons la sépulture de chaque personne avec les noms et les dates. Nous nous efforçons également de conserver une photo et/ou un objet ayant appartenu au défunt pour leur mémoire, ainsi nous pouvons tout remettre le cas échéant si quelqu’un viendrait s’enquérir à son sujet ».
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Cette reportage a reçu le Prix de la Photographie de Paris 2025 dans la catégorie « Photojournalisme Argentique – Professionnel ».



































Légendes photo
Photo 1 : Plaque d’égout décorée à l’effigie de l’Exposition universelle de 2025 à Osaka située sur l’île artificielle Yumeshima. Cette nouvelle plaque s’ajoute à celles représentants le Château d’Osaka et le véhicule des sapeurs-pompiers de la ville.
Photo 2 : Un sans-abri avec un pot à saké vide devant une porte de garage indiquant « Interdiction de stationner » à Kamagasaki, ghetto ouvrier de la Préfecture d’Osaka dans l’arrondissement Nishinari-ku.
Photo 3 : Façade d’un immeuble à Kamagasaki où les plus démunis peuvent louer une pièce à loyer modéré au mois (« doya-gai »). Le Japon est confronté à un fort déclin démographique et le vieillissement de sa population soulève le problème de l’isolement social.
Photo 4 : L’une des deux enseignes de grande distribution « Super Tamade » dans le quartier de Kamagasaki. Cette chaîne qui propose des produits à bas prix est implantée principalement à Osaka. Ici, on est donc très loin des bâtiments de luxe de Midōsuji Avenue (comme l’immeuble Louis Vuitton conçu par l’architecte Jun Aoki).
Photo 5 : Habitant de Kamagasaki à Osaka, ses poings fermés symbolisent son combat pour survivre au quotidien. Il porte deux bagues étoilées même s’il est né sous une mauvaise étoile, comme pour conjurer le sort.
Photo 6 : Un homme oisif et esseulé dans une rue de Kamagasaki. En arrière-plan, la figure de Marilyn Monroe contraste avec l’atmosphère désenchantée du secteur.
Photo 7 : Un sans-abri de Kamagasaki tire un lourd chariot contenant toutes ses affaires personnelles.
Photo 8 : Ramasseur de déchets âgé dans à Kamagasaki. Il circule à vélo avec une lourde charge de canettes qu’il s’apprête à revendre pour survivre.
Photo 9 : Un sans-abri de Kamagasaki allongé sur un lit de camp pendant la nuit.
Photo 10 : Passant mystérieux sans chaussures à Kamagasaki, ou plus péjorativement un va-nu-pieds, un vagabond, un paria.
Photo 11 : Palissade de chantier en acier à Kamagasaki avec un graffiti représentant un dragon effrayant, à l’image de cette zone de l’arrondissement de Nishinari-ku jugée infâme et répugnante dans la métropole d’Osaka.
Photo 12 : Distributeur automatique de saké vétuste à Kamagasaki, une boisson alcoolisée à base de riz très prisée des habitants.
Photo 13 : Un homme impécunieux dessine une geisha à Kamagasaki. Ce n’est pas facile pour lui de se procurer tout le matériel nécessaire et de trouver un lieu adéquat.
Photo 14 : Mannequin terrifiant situé à l’entrée d’un bistrot « izakaya » de Kamagasaki, la nuit.
Photo 15 : Enseigne lumineuse d’un hôtel bon marché au mois (« doya-gai ») où les étrangers sont exclus à Kamagasaki. L’escargot symbolise la lenteur, à l’image du déplacement des personnes séniles dans ce quartier ; mais l’escargot symbolise aussi l’adaptation et la résilience à l’image des sans-abris.
Photo 16 : Moquette murale représentant la tour Tsūtenkaku dans le quartier Shinsekai au sud du centre-ville d’Osaka, dans un ascenseur d’un hôtel à loyer modéré (« doya-gai ») à Kamagasaki.
Photo 17 : Fumeur de pipe, chanteur et propriétaire d’un bar-restaurant, l’homme est une figure locale, le « Johnny Depp de Kamagasaki ». Fumer la pipe est sans doute un moyen pour lui de s’évader de son quotidien grisâtre.
Photo 18 : Affiche d’interdiction d’uriner dans la rue faite à la main. Le « pipi sauvage » constitue une incivilité infâme au Pays du Soleil Levant, mais c’est un geste fréquent dans dans l’arrondissement de Nishinari-ku à Osaka.
Photo 19 : Un sans-abri endormi sur un banc de Kamagasaki. En arrière-plan, on peut voir une représentation de la Statue de la Liberté, ce graffiti interpelle dans ce lieu car « où il y a nécessité, il n’y a pas liberté », saint Bernard (La Grâce et le libre arbitre).
Photo 20 : Un lecteur de la presse dans le parc Haginochaya Minami de Kamagasaki. Lire en extérieur dans l’espace public est un moyen de rompre l’isolement relationnel.
Photo 21 : À l’intérieur d’une salle de jeux à Kamagasaki. L’établissement de Pachinko ouvre ses portes à 10h, mais une longue file d’attente se forme bien avant et certains résidents apportent même leur tabouret pliant pour attendre plus confortablement.
Photo 22 : Distribution de la soupe populaire dans le parc Haginochaya Minami à Kamagasaki. Scène surprenante pour la quatrième puissance économique du monde et surtout lorsque l’on sait par ailleurs que le Japon est le premier pays d’aide public au développement (pour les pays à revenu faible dont la liste est établie par l’OCDE).
Photo 23 : Un sans-abri à côté d’une marmite gigantesque employée régulièrement pour servir la soupe populaire à Kamagasaki.
Photo 24 : Distribution de la soupe populaire dans une rue insalubre à Kamagasaki. Scène étonnante pour la quatrième puissance économique du monde et surtout lorsque l’on sait par ailleurs que le Japon est le premier pays d’aide public au développement (pour les pays à revenu faible dont la liste est établie par l’OCDE).
Photo 25 : Court-bouillon de navet que l’on peut consommer sur un trottoir de Kamagasaki pour une somme modique. Ce légume provient d’une plante réputée résiliente qui pousse dans des conditions difficiles, à l’image des habitants du quartier habitués à surmonter les obstacles au quotidien.
Photo 26 : Un homme âgé invalide rentre chez lui dans son fauteuil roulant électrique. Il porte une veste où on peut lire « Popeye », le personnage vigoureux de la célèbre bande dessinée américaine créée en 1929.
Photo 27 : Joueurs de go dans la salle de jeux du Centre d’aide aux personnes fragilisées des sœurs de l’Église catholique de Kamagasaki.
Photo 28 : Columbarium du Centre catholique de Kamagasaki où sont conservées les cendres des nécessiteux en situation d’isolement social.
Photo 29 : Compartiment « N-13 » de la pièce funéraire du Centre catholique de Kamagasaki. Les cendres conservées ici sont celles de « Katsumi Fukumitsu » décédé en 2013. Né à Hiroshima, il est venu à Osaka pour trouver du travail. Il buvait beaucoup, notamment en raison de ses souffrances liées à ses pieds ravagés suite au bombardement atomique du 6 août 1945.
Photo 30 : Un résident de Kamagasaki devant des distributeurs automatiques de cigarettes. Il porte une casquette qui revendique la mode vestimentaire (« Come on, let’s dress to kill »). Osaka est en effet un haut lieu de la mode, mais les habitants de Kamagasaki n’ont pas ce luxe.
Photo 31 : Palissade de chantier en acier à Kamagasaki avec un graffiti représentant une fillette faisant le geste de la victoire. Le taux de natalité dans ce quartier est en-dessous de la moyenne de l’archipel du Japon qui est déjà très faible (1,15 enfant par femme).
Photo 32 : Couple âgé se tenant main dans la main dans une galerie commerçante de Kamagasaki non loin du « quartier rouge ». Vieillir à deux est une chance et plus encore quand il y a de l’amour et de l’attachement réciproques.
Photo 33 : Fauteuil roulant inoccupé dans le vestibule d’un petit temple bouddhiste à Kamagasaki la nuit. La foi est un ressort pour les laissés-pour-compte du quartier face aux infortunes de l’existence et le temple fait figure d’ultime refuge.
Photo 34 : Un résident de Kamagasak dans une ruelle avec des vêtements décontractés de couleur gaie inspirés d’un manga, une apparence qui contraste avec la morosité du secteur.
Photo 35 : Rideau métallique d’un commerce de Kamagasaki où l’on peut lire un extrait de la chanson « Imagine » de John Lennon (« You may say I’m a dreamer »). Or le thème de l’Exposition universelle 2025 invite justement à imaginer la société du futur avec peut-être un monde plus inclusif…