Les enfants oubliés de Bongao
« Les enfants oubliés de Bongao » en argentique couleur
Série sur le peuple Bajau (ou Badjao) vivant sur l’île de Bongao à Tawi-Tawi, province située à l’extrême sud de l’archipel des Philippines, tout près des côtes de Bornéo, à proximité de la Malaisie orientale et de l’Indonésie. Tawi-Tawi est un archipel à majorité musulmane. Cette province, la plus méridionale des Philippines et l’une des plus pauvres également malgré ses ressources naturelles, a été créée le 11 septembre 1973, date à laquelle elle a obtenu son indépendance avec la province de Sulu.
Tawi-Tawi a une longue histoire de conflits et la zone est toujours formellement déconseillée. Dans la ville de Bongao, la capitale de la province, un couvre-feu est toujours en vigueur : toute personne dehors après 23h finit en prison. Christina Frasco, la secrétaire du tourisme philippin, s’est rendue à Tawi-Tawi pour le 50e anniversaire de l’indépendance en septembre 2023. Elle a salué les efforts sur le plan du maintien de l’ordre et de la paix dans la zone, et elle a souligné les opportunités de développement de cette province, notamment par le tourisme. L’attractivité du territoire donne lieu à d’importantes spéculations, certains spécialistes affirment que Tawi-Tawi deviendra à terme une zone économique de rang mondial (« le prochain Singapour »).
Mais sur le terrain cette idée paraît utopique. L’omniprésence des enfants dans les rues de Bongao interpelle par leur nombre. Ces enfants sont affamés, ils mendient et ils effectuent un tas de petits boulots pour survivre seuls ou aider leur famille. En réalité, tous ces enfants sont issus de la communauté Bajau, ils représentent une génération sacrifiée d’un mode de vie séculaire en perdition en raison de la surexploitation des ressources marines, de la pollution des écosystèmes et du changement climatique.
Les membres de la tribu Bajau sont souvent qualifiés de « nomades des mers » ou « gitans des mers », car leur communauté est dispersée en mer de Sulu et en mer de Célèbes. Mais du fait qu’ils ne peuvent plus vivre décemment de la pêche comme par le passé, cette tribu indigène d’Asie du Sud-Est est aujourd’hui contrainte de se sédentariser pour survivre. Ne possédant pas de terres ancestrales, ils s’installent dans des maisons sur pilotis à proximité d’agglomérations. Peuple marginal, les Bajaus n’ont donc pas accès aux services sociaux, leur regroupement permet ainsi de développer une certaine solidarité tout en profitant des zones urbaines pour trouver d’autres moyens de subsistance.
À l’image de Bensuwan (ou Binsuan), un pêcheur de 35 ans qui vit avec sa femme et ses huit enfants dans une modeste maison sur pilotis à Bongao. Leurs enfants ne sont pas scolarisés comme 80% des mineurs de la communauté. Ainsi, illettrés, sans formation et sans possibilité de vivre de la pêche, l’avenir des jeunes Bajaus est sombre, sans espoir d’ascenseur social.
Contrairement à certains parents de la communauté qui poussent leurs enfants à aller dans la rue pour mendier et travailler, Bensuwan a fait le choix d’emmener ses garçons dès leur plus jeune âge avec lui en mer pour pêcher (pêche traditionnelle à la ligne dite « bingit »). Mais le travail est pénible, de longues heures en mer le ventre presque vide par une chaleur torride.
Bensuwan constate que le métier est devenu plus difficile en raison de la surpêche et du réchauffement des océans. Une journée de labeur en mer lui rapporte entre 200 et 300 pesos par session (3 à 5 euros). Ce salaire suffit à peine pour les besoins quotidiens basiques d’une famille comme l’achat du manioc (« cassava »), mais aussi du charbon pour cuisiner. En outre, le manque de poissons oblige les Bajaus à aller de plus en plus loin en mer avec une petite embarcation à moteur (donc à prendre plus de risques avec plus de frais). Ainsi, il arrive fréquemment à Bensuwan de ne pas être en mesure d’aller travailler faute de pouvoir payer l’essence. Dans ce cas, il doit emprunter de l’argent avec l’angoisse de revenir avec insuffisamment de poissons.
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Cette série a reçu le Prix de la Photographie de Paris 2025 (PX3) « The State of the World » et a été exposée en novembre 2025 dans le 1er arrondissement de la capitale.




















Légendes photo
Photo 1 : Le pêcheur Bajau Bensuwan âgé de 35 ans et son fils Juran âgé de 10 ans, au large de l’île de Bongao, le commencement d’une longue journée en mer de Célèbes.
Photo 2 : Fresque murale sur l’île de Bongao à l’occasion du 50e anniversaire de l’indépendance de Tawi-Tawi. L’artiste souligne le patrimoine naturel et la biodiversité de la province, il dénonce également la pêche au cyanure et la pêche à la dynamite difficiles à éradiquer dans cette région reculée du monde.
Photo 3 : Habitations sur pilotis Bajau à Bongao avec un emplacement spécifique pour mettre l’embarcation hors d’eau, un véritable trésor familial et un outil de travail précieux. Ce type d’habitat informel est vulnérable aux aléas climatiques, notamment les cyclones et les ouragans présents dans la région.
Photo 4 : Pêcheurs Bajaus en mer de Célèbes sur des embarcations à moteur avec flotteurs double-balancier. Aujourd’hui, la pêche en apnée en zone littorale ou à bord du « Lepa », le bateau à une seule voile conçu comme une maison flottante, n’est plus viable.
Photo 5 : Deux pêcheurs Bajaus à l’intérieur d’un hôtel-restaurant en train de vendre leurs poissons tout juste pêchés, ils attendent le chef cuisinier. Le circuit de commercialisation et consommation est ultra court. Le plus jeune d’entre eux est Rey Jhon le fils de Bensuwan âgé de 13 ans, il n’est jamais allé à l’école, il rêverait d’avoir un téléphone et une moto.
Photo 6 : Juran le fils de Bensuwan âgé de 10 ans, l’air blasé de devoir pêcher quotidiennement avec son père, il rêverait d’avoir de l’argent pour aller à l’école pour devenir policier.
Photo 7 : Enfant des rues Bajau devant une fresque à l’effigie de la minorité ethnique qu’on surnomme les « nomades des mers » ou « gitans des mers« .
Photo 8 : Deux enfants des rues Bajaus assis sur un tricycle à moteur, dans la ville de Bongao, la capitale de la province de Tawi-Tawi.
Photo 9 : Enfant des rues Bajau désœuvré dans le centre-ville de Bongao avec une cigarette à la main.
Photo 10 : Enfant des rues Bajau rabougri en centre-ville de Bongo, il met des cartons sur les deux-roues comme protection contre le soleil et il demande ensuite de l’argent en échange du service.
Photo 11 : Enfant des rues Bajau le ventre vide qui fait une grimace le visage collé derrière la vitre d’un restaurant en centre-ville de Bongao.
Photo 12 : Enfant des rues Bajau affamé qui a réussi à glaner une cuisse de poulet dans un restaurant de Bongao.
Photo 13 : Jeune fille Bajau sans abris qui dort en pleine journée devant une pharmacie sous une affiche de paracétamol pour enfants, médicament auquel elle ne peut avoir accès ne jouissant d’aucun statut, ni d’aucun revenu.
Photo 14 : Enfant des rues Bajau ramasseur de métaux et ferrailles à Bongao. Il peut marcher de nombreux kilomètres avec un sac lourd.
Photo 15 : Enfant des rues Bajau ramasseur de bouteilles plastiques à Bongao.
Photo 16 : Jeune fille Bajau qui mendie dans le centre-ville de Bongao.
Photo 17 : Papa de Bensuwan au corps rachitique à cause de la sous-nutrition. Une étude s’est intéressée à la prévalence des maux d’estomac et des ulcères au sein des Bajaus, dont l’origine pourrait être attribuée directement à la pénurie alimentaire et à une conséquence pour l’organisme du fait de sauter les repas trop fréquemment.
Photo 18 : Portrait d’une grand-mère Bajau de l’île de Bongao au visage buriné. Les ancêtres sont traditionnellement à la charge des enfants dans cette communauté, mais avec la crise traversée par ce peuple ils demeurent malheureusement en première ligne. Son regard est empreint de désolation.
Photo 19 : Cimetière Bajau où les morts sont enterrés dans le sable au bord de la mer avec un bateau miniature, une sculpture du défunt, un vêtement lui appartenant et de la nourriture pour le voyage (rituel « pag-omboh »).
Photo 20 : Village sur pilotis Bajau au coucher de soleil dans la province de Tawi-Tawi, en mer de Célèbes au Sud-Ouest de l’archipel des Philippines.
Affiche de l’exposition :
